Hervé Bougel 17 janvier 2012

 

 « Au milieu du chemin de notre vie…  » ainsi commence  « La Divine Comédie » de Dante Alighieri. Ce n’est pas au milieu, mais aux deux-tiers - prétend-elle -, du chemin de sa vie que se situe Christiane Sintès -photographe- dont quelques images sont exposées jusqu’au 28 janvier à l’Espace associatif Alter-Art, 75 rue Saint-Laurent à Grenoble, rive droite.

Rive droite et cette précision n’est pas superflue en la circonstance car Christiane Sintès a mis en images des ponts, ceux de sa vie. Ne sont proposés ici que quelques ouvrages qui enjambent l’Isère, à la toute proximité de Grenoble.


 

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Comme l’écrit Vialatte dans « Les légendes vertigineuses du Dauphiné », « l’Isère roule son eau de lessive », sous les polaroïds de Christiane Sintès, ces images décapées, délavées même, le disent, l’écrivent et le donne à lire  : fausses teintes, lumières hasardeuses, reflets statiques du serpent en reptation pourtant, Isere bleue ou grasse, noire, boueuse, claire, translucide quelquefois à en lire le poli des pierres – chutes d’anciens ponts qui en balisent le lit. Est-ce cette Isère-là dont on nous dit que sous la passerelle Saint-Laurent, des puits d’eau de plus de sept mètres de profondeur attire des hommes et les noient sans retour ?

 


 

On ne sait ce qui rampe avec le Serpent, s’en va dans les tourbillons vaseux à la recherche de la mer, mais c’est là que nous dérivons, et c’est là que nous perdrons pied.

 

Impossible, après Dante et Vialatte, de ne pas songer non plus aux fameux « 39 polaroïds » de Perec, accumulés pendant la traversée de l’Atlantique alors que l’écrivain se rendait à New-York par bateau en compagnie de Robert Bober, pour y écrire les  « Récits d’Ellis Island ».

 

Curieusement, et on s’y laisse prendre, les cartels qui accompagnent les images de Christine Sintès indiquent le pont suivant, et non pas celui sur lequel la photographe  s’est installée afin de réaliser son polaroïd. On reconnaît bien là le procédé tout perecquien du clinamen : «  L’idée que l’origine de la vie se trouve  dans une inclination, ou déviation fortuite de la vie traversant le néant éternel… » plus modestement ici, ce qui viendra prendre par le travers l’ordre consenti et reconnu pour naturel, le saisir de biais, par le flanc, et fausser la direction que l’on supposait immuable : ainsi du fil de la rivière Isère, toujours contrarié, et de la rectitude de sa passerelle, qui est l’ombilic même de la ville : toujours mouvante, toujours vivante, toujours fragile.

 

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Face à la rivière,  face aux ponts, d’autres images  réalisées à l’aide d’un appareil à sténopé : il s’agit là d’un procédé photographique des plus rudimentaires : une  simple boîte dont l’une des faces est percée d’un minuscule trou qui laisse pénétrer la lumière. Sur la surface opposée au trou vient se former l'image inversée de la réalité extérieure que l'on capture sur un support tel que du papier photographique. On peut dire que le sténopé fonctionne de la même façon que l'œil, il capture les images et les restitue à l’opposé ; peut-être ainsi de la mémoire …


 

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Ici, des compositions comme (re)colorisées, (re)vues et (re)traitées au fil cent fois brisé, cent fois renoué du souvenir. On songe à ces albums des années 50, à des pastels, des teintes floues pour des vies flouées, on songe à Modiano, à des mots inprononcés, à la tentation mutique. Silhouettes, étés obscurs, soleils déclinés, ces photographies invitent, par leur inertie, au lent souci du passé, et, tel le travail secret de la Camera Obscura, à l'errance des flux inversés…


 

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Christiane Sintès : "Ostinato" Espace associatif Alter-Art, jusqu'au 28 janvier

75 rue Saint-Laurent, Grenoble.

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