Jean-Paul Gavard-Perret


Cela ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. Cela ne sert à rien
de vider les images pour en filtrer le jus de la réalité. Christiane Sintès qui a toujours utilisé
le temps pour dire son passage le sait : "Ce qui m'intéresse ce n'est pas à proprement
parler le réel, ni ce qui est au-delà, mais la confrontation, le renvoi de l'un à l'autre". En
photographiant, je tente de capter cette intuition". La photographie devient donc une
extrême pointe et une étendue. C'est pourquoi chez elle l'art est l’assassin de l’artiste.
C'est pourquoi Christiane Sintès va chercher d'une part dans l’ombre et les dagues du
temps la persistance d’anciennes traces (image dans l'image) et d'autre part au milieu
d'une sorte de brume sa propre silhouette et ce qu'elle recèle. C’est ainsi qu'elle essaye
d’ordonner son désordre et de désordonner l’ordre : ordre du monde, des choses, du
temps et d'elle-même par le regard que l’artiste porte sur eux. Clichés à l'infrarouge et
sténopés permettent - par le long temps de pose qu'ils nécessitent - de saisir l'entre, le
vacillement, l'indicible mouvement au sein de ce qui depuis longtemps n'en possède plus
(sur les tombes, des visages en médaillons des disparus marqués par l'usure des saisons
ou ce qui à l'inverse ne fait que passer (fugacité d'un mouvement saisi-brouillé).
Au milieu des belles rangées des tombes, l’ordre semble évident, mais l'artiste va de l'une
à l’autre selon des lignes imaginaires qui se croisent et se recroisent. Mais, au bout du
compte, les figures des morts sont dans la chambre noire pour une autre présence. On ne
commémore plus : on signale. Au milieu du quotidien, le désordre semble évident, mais
l'artiste en fixe des états pour inciser le poids de la fugacité de l'instant. On ne retient pas
pour autant, on filtre, on épure. Dans ce double mouvement d'apparition-disparition il s'agit
toujours d'embrasser des visages ou des silhouettes évanescentes de fantômes
sentimentaux. Ce ne sont plus des “ restes ” que Christiane propose mais des seuils -
juste avant l'effacement - qui ne disent pas forcément des états d’un passé mais plus
certainement le présent et ils anticipent sans doute sur le futur.
Il y a donc là des éclats de vie qui étonnent l’œil du spectateur malgré l’accommodation à
la surprise que produisent ces présences. L'artiste, par une douce violence, une attaque
suivie de déchirement ou de dépouillement déploie son geste créateur loin de tout effet
fantasque. L'ensemble est empreint à l'inverse d'une forme de gravité. Et la photographe
crée un labyrinthe temporel où le regard en se perdant retrouve un relief et un ordre
apparemment abolis. L’artiste sait en effet que ce n’est pas “ gentiment ” qu’on peut
passer de l’ordre du dehors (réalité) au désordre du dedans (art). Ce qui s’inscrit, ce qui
fait l’image (et non ce qui fait image) n’est plus de l’ordre de la représentation mais de la
re-présentation à laquelle il faut se confronter avec empathie afin de comprendre ce que
ça cache et qui peu à peu se découvre derrière l’apparente mise en scène soit qu'elle
construit, soit qu'elle emprunte à d'autres photographes portraitistes d'un temps révolu.
C’est la façon aussi que possède l’artiste de nous faire glisser d’une sorte de classicisme
à un minimalisme, une épure. A nous ensuite, comme la créatrice , de trouver notre
chemin là où elle a infiltré son ordonnancement.
Une des conséquences particulières de cet ordre est de questionner les dimensions de la
photographie et d'en jouer l'espace afin de poser comme réalité première que rencontre et
doit résoudre l'artiste : le rectangle qu'elle cerne. Outre la "platitude" de la photographie, le
problème de ses coins et de ses bords reste capital. L'espace virtuel des formes et les
références géométriques des plages grisées impliquent l'ensemble des méthodes pour
résoudre sur un seul plan les problèmes à trois dimensions de la géométrie descriptive.
C'est là la complexité du problème du réel transposé dans la photographie (comme
d'ailleurs dans la peinture). Les photographies de Christiane Sintès interrogent la surface
et ce qui dans cette surface devient un rectangle. Cependant elle ne tend pas à s'enfermer
dans le cadre restreint d'une photographie strictement géométrique. Elle cherche à se
situer au plus juste d'une revendication de toute la surface de la photographie et des
antagonismes qu'une telle revendication réserve surtout lorsque la photographie se
confronte à une autre qu'elle contient. Il existe donc, chez la photographe, un jeu, un
passage constant, une circulation d’ une idée simple aux termes complexes mais aussi
des termes simples pour une idée complexe dont le but est de nous laisser perplexes.
C'est de cette façon et au plus loin de ce qu'il faut appeler la réalité - à savoir le langage
qui la parle - que Christiane Sintès s'approche de l'extra-réalité à l'horizon de toute
expérimentation de la photographie. Une telle approche n'est pas sans risques, mais les
clichés les plus importants de l'artiste s'imposent par un climat tragique de mystérieuses
correspondances où la photographie dans ce qu'elle a de conscient et d'inconscient paraît
porter l'abîme qu'à la fois elle domine et qui la fascine. Dans l'"évidente" simplicité qu'elle
construit, la photographe invente ainsi la re-connaissance de formes singulières, simples
et spontanées qui introduisent au cœur du réel un autre chœur (à la fois muet,
polyphonique et anti-lyrique) bref une autre réalité.
 

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