portraits - Christiane Sintes
portraits
Portraits des soldats morts en 14-18
Tu n'en reviendras pas...

Dans ma recherche photographique entre 1992 et 2002, j'ai parcouru de nombreux
cimetières et photographié les médaillons de porcelaine sur les tombes. Cela me parlait
de vanité, au sens où ces portraits de disparus avaient été mis sur les tombes en
souvenir, pour ne pas être oubliés. Et le temps passant, cette tentative de conjurer
l'oubli se trouvait anéantie (en voie d'anéantissement), le temps marquant son passage
sur l'image même qui tentait de le défier.
Dans un précédent travail sur « La disparition », j'avais ainsi sélectionné une série de
portraits de femmes, elles auraient pu être ma mère, elles pourraient être moi...
Il y a plusieurs années j'ai repris ce silencieux parcours, constatant que des visages
avaient disparu, que les tombes étaient modernisées, lisses et froides. Que la mémoire,
pour les descendants, semblait à  peine remonter trois générations, tout juste à  la
deuxième guerre mondiale : des choses qui ont pu se transmettre oralement entre
générations. Ce qui m'avait surtout questionnée, c'est ce qu'avaient pu vivre mes
parents.
Et mes grands parents ? Qu'avaient-ils vécu pendant la première guerre mondiale? Cela
basculait déjà  dans l'oubli.
Les concessions à  l'abandon, malgré un « souvenir éternel », et ça  et là  des plaques de
deuil, des portraits de jeunes gens. De très jeunes gens, qui s'effaçaient à leur tour, le
visage blessé une nouvelle fois, et le regard se perdant.
Je suis partie à  leur recherche. Souvent il n'y en avait pas, parfois un ou deux, et dans
certains villages, tous rassemblés sur le monument aux morts. Je pensais au poème
d'Aragon :
« Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles...
...
Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs..
...
Déjà  la pierre pense où votre nom s'inscrit
Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s'efface
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri »

Curieusement, alors que pour la deuxième guerre mondiale, je cherchais à savoir ce
qu'avaient vécu nos parents, ici, je ne voyais que des jeunes gens, qui avaient l'âge de
nos enfants.
Je sais que je ne peux pas les retrouver tous, ni même photographier tous ceux qui sont
encore visibles dans les cimetières, mais je veux parler de leur regard qui s'efface, et
c'est moi qu'ils regardent pendant que je les photographie. Et je les regarde un par un,
eux qui ont été pris dans ce drame collectif.
J'ai lu, j'ai essayé d'approfondir ce que j'avais vaguement retenu de l'école. Je me suis
souvenue de films, de littérature.
J'ai emprunté à  la bibliothèque «Paroles de poilus ». Leur écriture, leurs mots, m'ont
touchée autant que leur regard, témoignant de leur existence unique, leur sensibilité,
leurs douleurs d'hommes, leur attachement à  la vie.
Une voix brutalement interrompue, figée dans une forme qui nous revient obstinément.
J'ai décidé de construire un travail photographique autour des visages et des mots. Non
pas un travail d'historien, ce que je ne suis pas, mais une oeuvre sensible.
Je suis allée à  Péronne en août 2011, et à  Thiepval, j'ai été frappée par ce grand
panneau fait des portraits des « Missing » britanniques. J'ai vu que Pam et Ken Linge
avaient fait un recueil qui s'apparentait à  celui que j'ai commencé...
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